**Elle manquait de 17 euros pour ses médicaments… ce jeune homme a fait un geste qui a changé deux vies**

Il était 22 h 46 lorsqu’Étienne aperçut la vieille dame devant le comptoir.
Dehors, la pluie tombait sans interruption sur Villeurbanne.
À travers les grandes vitres de la pharmacie, les phares des voitures se déformaient dans l’eau qui ruisselait sur le verre. À cette heure-là, les rues étaient presque vides.
À l’intérieur, sous la lumière blanche des néons, il ne restait que trois clients.
Étienne Martin avait dix-neuf ans.
Depuis quatre mois, il travaillait quelques soirs par semaine dans cette pharmacie, en parallèle de sa première année d’études.
Il rangeait les rayons, préparait les commandes, aidait à la caisse et faisait tout ce que Monsieur Delmas, le responsable, lui demandait.
Ce soir-là, Étienne était fatigué.
Il avait commencé sa journée à sept heures.
Dans sa poche, il lui restait exactement trente-deux euros jusqu’à vendredi.
Pas trente-deux euros « pour sortir ».
Trente-deux euros pour manger, prendre le bus et tenir jusqu’à son prochain virement.
Sa mère lui avait proposé de lui envoyer de l’argent.
Il avait refusé.
Elle en avait encore moins que lui.
Étienne regarda l’heure.
Encore quatorze minutes avant la fermeture.
Puis la porte automatique s’ouvrit.
Une petite femme âgée entra.
Elle devait avoir près de quatre-vingts ans.
Ses cheveux gris étaient humides. Un foulard crème entourait son cou et son imperméable bleu semblait avoir traversé beaucoup trop d’hivers.
Elle tenait son sac contre elle.
Dans son autre main, elle serrait une ordonnance.
Étienne remarqua immédiatement qu’elle respirait difficilement.
Il s’approcha.
— Bonsoir, madame. Je peux vous aider ?
La vieille dame lui tendit l’ordonnance.
— Bonsoir… Je viens chercher ça.
Sa voix tremblait légèrement.
Étienne consulta le document puis demanda l’aide du pharmacien de garde.
Quelques minutes plus tard, les médicaments étaient posés sur le comptoir.
La dame les regarda.
— C’est combien ?
Étienne lui indiqua ce qui restait à régler.
Elle ouvrit son portefeuille.
Deux billets froissés.
Quelques pièces.
Elle compta.
Puis recommença.
Étienne vit son visage changer.
— Il y a un problème ?
— Non, non…
Elle compta une troisième fois.
Puis demanda :
— Vous êtes sûr du montant ?
Étienne vérifia.
— Oui, madame.
Elle resta silencieuse.
— Il vous manque combien ?
La dame leva immédiatement les yeux.
— Ce n’est rien.
— Je peux peut-être—
— Non.
Elle referma son portefeuille.
Puis regarda les boîtes posées devant elle.
Il y en avait trois.
Elle en prit deux et poussa doucement la troisième vers Étienne.
— Enlevez celle-ci.
Étienne consulta l’ordonnance.
— Mais c’est celle que vous devez prendre ce soir.
— Ce n’est pas grave.
— Le médecin l’a prescrite pour—
— Je reviendrai demain.
Étienne regarda la pluie derrière elle.
— Vous habitez loin ?
Elle hésita.
— Un peu.
— Vous êtes venue comment ?
— À pied.
Étienne fronça les sourcils.
— Sous cette pluie ?
La vieille dame sourit faiblement.
— À mon âge, on a connu pire.
Elle essaya de plaisanter.
Mais Étienne ne sourit pas.
— Il vous manque combien ?
— Je vous ai dit que ça allait.
— Madame…
Elle serra son portefeuille.
— Dix-sept euros.
Étienne regarda la boîte.
Puis la vieille dame.
Dix-sept euros.
Ce n’était pas énorme.
Pourtant, pour lui, ce soir-là, c’était beaucoup.
Il pensa aux trente-deux euros dans sa poche.
À son déjeuner du lendemain.
Au bus.
À vendredi qui semblait soudain très loin.
La dame poussa encore la boîte.
— Enlevez-la, s’il vous plaît.
Étienne la regarda.
Puis pensa à sa grand-mère.
Elle était morte deux ans plus tôt.
À la fin de sa vie, elle refusait constamment de demander de l’aide.
Elle disait toujours :
« Je vais bien. »
Même quand elle n’allait pas bien.
Étienne ouvrit le tiroir sous la caisse.
Puis sortit son portefeuille.
La vieille dame fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que vous faites ?
Il prit un billet de vingt euros.
— Rien.
— Jeune homme…
Étienne posa le billet près de la caisse.
— Voilà.
La vieille dame le fixa.
— Non.
— C’est réglé.
— Non !
Sa réaction fut si vive que les autres clients se retournèrent.
Étienne resta surpris.
— Madame, ce n’est que—
— Je ne veux pas de votre argent.
Ses yeux s’étaient remplis de larmes.
Étienne baissa la voix.
— D’accord.
Il reprit le billet.
La vieille dame sembla soulagée.
Puis Étienne demanda :
— Vous avez des petits-enfants ?
Elle resta interdite.
— Pardon ?
— Des petits-enfants.
— Oui.
— Imaginez que votre petit-fils travaille ici.
Elle ne répondit pas.
— Et qu’un soir, ma grand-mère entre dans sa pharmacie avec dix-sept euros qui lui manquent pour acheter un médicament.
Il posa doucement le billet sur le comptoir.
— Vous voudriez qu’il fasse quoi ?
La vieille dame regarda l’argent.
Puis Étienne.
Une larme descendit sur sa joue.
— Ce n’est pas pareil.
— Pourquoi ?
Elle ne trouva pas de réponse.
Étienne encaissa.
Puis plaça les trois boîtes dans un petit sac.
— Voilà.
Il le lui tendit.
Mais elle ne le prit pas.
— Comment vous appelez-vous ?
— Étienne.
— Étienne quoi ?
— Martin.
Elle répéta son nom.
— Étienne Martin.
Comme si elle voulait le graver dans sa mémoire.
C’est à ce moment-là que Monsieur Delmas arriva.
Il avait cinquante-deux ans et dirigeait la pharmacie depuis près de quinze ans.
Il regarda la caisse.
Puis le billet.
Puis Étienne.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Rien.
Monsieur Delmas connaissait suffisamment Étienne pour comprendre que « rien » signifiait précisément le contraire.
— Tu as payé quelque chose ?
Étienne resta silencieux.
La vieille dame intervint.
— C’est moi.
— Madame ?
— Ce jeune homme a voulu payer une partie de mes médicaments.
Monsieur Delmas regarda Étienne.
— Dans mon bureau.
La vieille dame pâlit.
— Non, monsieur, s’il vous plaît. Il voulait seulement m’aider.
— Je comprends.
— Ne le punissez pas.
Étienne prit le sac et le tendit à la dame.
— Ne vous inquiétez pas.
Elle le regarda avec inquiétude.
— Étienne…
— Prenez vos médicaments.
Elle finit par accepter le sac.
Monsieur Delmas attendait.
Étienne le suivit derrière le comptoir.
Une fois dans le petit bureau, son responsable ferma la porte.
— Qu’est-ce que tu fabriques ?
— Il lui manquait dix-sept euros.
— J’avais compris.
— Elle voulait laisser un médicament.
— Et ?
Étienne regarda son patron.
— Comment ça, « et » ?
Monsieur Delmas soupira.
— Étienne, tu ne peux pas payer les ordonnances des clients.
— Pourquoi ?
— Parce que demain, quelqu’un d’autre sera dans la même situation. Puis quelqu’un d’autre.
— Alors quoi ? On les regarde repartir ?
— Ce n’est pas ce que je dis.
— C’est exactement ce qu’on allait faire.
Monsieur Delmas resta silencieux.
Étienne savait qu’il était allé trop loin.
Il baissa les yeux.
— Désolé.
— Tu sais combien tu gagnes ici ?
— Oui.
— Et tu donnes vingt euros comme ça ?
Étienne haussa les épaules.
— Je mangerai des pâtes.
Monsieur Delmas le fixa.
Puis demanda :
— Pourquoi ?
Étienne réfléchit.
— Parce que si c’était ma grand-mère, j’aimerais que quelqu’un fasse pareil.
Monsieur Delmas ne répondit pas.
Il ouvrit la porte.
— Termine la caisse.
Étienne s’arrêta.
— C’est tout ?
— Pour l’instant.
Lorsqu’il revint au comptoir, la vieille dame était toujours là.
Elle tenait son téléphone.
— Vous n’êtes pas partie ?
Elle secoua la tête.
— Je dois appeler quelqu’un.
Étienne commença à ranger.
La dame composa un numéro.
Personne ne répondit.
Elle raccrocha.
Puis recommença.
Cette fois, quelqu’un décrocha.
Son visage se figea.
— Allô ?
Long silence.
— Laurent ?
Étienne ne voulait pas écouter.
Mais la pharmacie était presque vide.
La voix de la vieille dame tremblait.
— C’est maman.
Elle ferma les yeux.
La personne au téléphone parlait.
— Non… ne raccroche pas.
Étienne s’arrêta.
La vieille dame s’appuya contre le comptoir.
— S’il te plaît.
Silence.
Puis :
— Je sais que tu m’en veux.
Ses larmes coulaient maintenant librement.
— Je sais.
Elle écouta.
— Non, je ne t’appelle pas pour de l’argent.
Étienne baissa les yeux.
— Je voulais seulement…
Elle n’arriva pas à terminer.
Sa main tremblait si fort qu’Étienne crut qu’elle allait lâcher le téléphone.
Il s’approcha.
— Madame ?
Elle leva une main.
Puis parla de nouveau.
— Je voulais seulement entendre ta voix.
Un silence interminable suivit.
Puis quelque chose changea sur son visage.
— Oui.
Elle pleurait.
Mais elle souriait.
— Je suis à la pharmacie de l’avenue Roger-Salengro.
Pause.
— Non, je peux rentrer.
Elle écouta.
Puis son sourire devint plus grand.
— D’accord.
Elle raccrocha.
Étienne lui apporta une chaise.
— Ça va ?
Elle s’assit.
— Mon fils vient me chercher.
— Tant mieux.
Elle regarda son téléphone.
— Ça fait six ans que je ne l’avais pas appelé.
Étienne resta immobile.
— Six ans ?
Elle hocha la tête.
— Je m’appelle Madeleine.
Étienne s’assit à quelques mètres d’elle.
La pharmacie était désormais fermée.
Monsieur Delmas ne disait rien.
Madeleine commença à parler.
Six ans auparavant, son mari, Jacques, était mort d’un cancer.
Leur fils Laurent voulait qu’elle quitte sa maison et vienne vivre près de lui.
Madeleine avait refusé.
Puis les discussions étaient devenues des disputes.
— Il pensait que je ne pouvais plus vivre seule.
Elle sourit tristement.
— Et moi, j’ai cru qu’il voulait contrôler ma vie.
Un soir, Laurent avait insisté.
Madeleine lui avait dit une phrase qu’elle regrettait depuis.
« Depuis que ton père est mort, je n’ai plus besoin de personne. Surtout pas de toi. »
Laurent était parti.
Ils ne s’étaient plus parlé.
Au début, Madeleine avait attendu qu’il appelle.
Laurent avait probablement fait la même chose.
Les semaines étaient devenues des mois.
Les mois, des années.
— Pourquoi l’avoir appelé ce soir ? demanda Étienne.
Madeleine regarda le sac de médicaments.
— Parce que j’ai eu honte.
— De quoi ?
— Pas de manquer dix-sept euros.
Elle secoua la tête.
— D’avoir accepté l’aide d’un inconnu alors que je refuse depuis six ans celle de mon propre fils.
Étienne ne répondit pas.
Madeleine poursuivit :
— Vous m’avez demandé ce que j’aurais voulu que mon petit-fils fasse pour votre grand-mère.
Elle sourit.
— Et je me suis demandé ce que j’aurais voulu que mon fils fasse pour moi.
— Vous connaissez déjà la réponse.
— Oui.
Elle essuya ses larmes.
— Qu’il vienne.
Vingt minutes plus tard, une voiture noire s’arrêta devant la pharmacie.
Un homme d’une cinquantaine d’années sortit sous la pluie.
Il ne prit même pas de parapluie.
Madeleine se leva.
Son visage devint blanc.
— C’est lui.
Laurent entra.
Il s’arrêta à quelques mètres de sa mère.
Personne ne parla.
Six années étaient là, invisibles, entre eux.
Étienne sentit Monsieur Delmas s’immobiliser derrière lui.
Laurent regarda sa mère.
— Tu as maigri.
Madeleine eut un petit rire entre deux larmes.
— Toi, tu as des cheveux blancs.
Laurent sourit.
Puis son visage se brisa.
— Maman…
Madeleine fit un pas.
— Je suis désolée.
Laurent traversa l’espace qui les séparait.
Et prit sa mère dans ses bras.
Elle s’accrocha à son manteau comme si elle avait attendu ce geste pendant six ans.
— Pardon.
— Arrête.
— Je suis désolée.
— Moi aussi.
Étienne détourna les yeux.
Quelques minutes plus tard, Laurent s’approcha de lui.
— C’est vous, Étienne ?
— Oui.
Laurent sortit son portefeuille.
— Ma mère m’a expliqué.
Il tendit vingt euros.
Étienne secoua immédiatement la tête.
— Non.
— Vous avez payé ses médicaments.
— C’est réglé.
— Prenez-les.
— Non.
Laurent insista.
Étienne sourit.
— Achetez-lui plutôt un café demain matin.
Laurent regarda sa mère.
Elle souriait.
— Je crois que ça peut se faire.
Avant de partir, Madeleine prit les mains d’Étienne.
— Je ne vous oublierai jamais.
— Pour dix-sept euros ?
Elle secoua la tête.
— Vous ne comprenez pas.
Elle regarda son fils qui l’attendait près de la porte.
— Ce soir, vous ne m’avez pas acheté des médicaments.
Sa voix trembla.
— Vous m’avez rendu mon fils.
Étienne sentit sa gorge se serrer.
— C’est vous qui l’avez appelé.
— Oui.
Madeleine sourit.
— Mais parfois, il faut qu’un inconnu nous tende la main pour qu’on trouve enfin le courage de tendre la nôtre.
Elle partit.
La porte automatique se referma.
Étienne resta quelques secondes à regarder la voiture disparaître sous la pluie.
Puis Monsieur Delmas posa quelque chose sur le comptoir.
Un billet de vingt euros.
Étienne fronça les sourcils.
— Patron…
— Prends-le.
— Non.
— Ce n’est pas un remboursement.
— Alors c’est quoi ?
Monsieur Delmas regarda ailleurs.
— Une prime exceptionnelle pour insubordination intelligente.
Étienne éclata de rire.
— Ça existe ?
— Depuis ce soir.
Il rangea le billet dans la poche d’Étienne.
Puis ajouta :
— Et demain, on met en place une petite caisse solidaire.
Étienne le regarda.
— Sérieusement ?
— Les clients pourront laisser un euro s’ils veulent. On l’utilisera pour les urgences.
Il pointa Étienne du doigt.
— Mais c’est moi qui décide.
— Évidemment.
Monsieur Delmas éteignit les lumières.
Trois mois plus tard, un samedi matin, Étienne travaillait lorsqu’une femme d’une trentaine d’années entra avec une petite fille.
Derrière elles marchaient Madeleine et Laurent.
Madeleine avait meilleure mine.
Elle portait un manteau rouge.
La petite fille courut vers elle.
— Mamie !
Madeleine la prit dans ses bras.
Puis elle aperçut Étienne.
Elle lui fit signe.
— Viens.
Étienne s’approcha.
Madeleine posa une main sur l’épaule de la fillette.
— Chloé, je te présente le jeune homme dont je t’ai parlé.
La petite fille regarda Étienne.
— Celui des dix-sept euros ?
Tout le monde éclata de rire.
— Oui, répondit Madeleine. Celui des dix-sept euros.
Elle regarda Étienne.
— C’est ma petite-fille.
Étienne comprit.
Six ans.
Madeleine avait perdu six années de sa vie avec son fils.
Mais aussi six années avec cette enfant.
Chloé sortit quelque chose de sa poche.
Une petite enveloppe.
Elle la tendit à Étienne.
À l’intérieur se trouvaient dix-sept pièces d’un euro.
Étienne regarda Madeleine.
— Qu’est-ce que c’est ?
Chloé répondit fièrement :
— Mamie dit qu’il faut les mettre dans votre boîte pour aider quelqu’un d’autre.
Étienne tourna la tête vers le comptoir.
La petite caisse solidaire était toujours là.
En trois mois, des dizaines de clients avaient laissé quelques centimes, un euro, parfois cinq.
Elle avait déjà aidé onze personnes.
Étienne donna l’enveloppe à Chloé.
— Alors c’est toi qui les mets.
La fillette courut jusqu’à la caisse.
Une pièce après l’autre.
Dix-sept fois, le petit bruit du métal résonna dans la pharmacie.
Madeleine regardait sa petite-fille.
Laurent regardait sa mère.
Et Étienne les regardait tous les trois.
Il comprit alors que les vingt euros sortis de sa poche cette nuit-là n’avaient jamais réellement disparu.
Ils avaient simplement changé de forme.
Ils étaient devenus un appel téléphonique.
Une voiture roulant sous la pluie.
Un fils retrouvant sa mère.
Une petite fille retrouvant sa grand-mère.
Et désormais, dix-sept pièces destinées à un prochain inconnu.
Parce qu’un geste de bonté ne revient pas toujours à celui qui l’a donné.
Parfois, il continue simplement son chemin.
De main en main.
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De famille en famille.
Jusqu’au jour où quelqu’un qui pensait être complètement seul découvre qu’un inconnu, quelque part, a décidé qu’il ne le serait pas.